Études Santé sexuelle

Tolérance au porno : et si c’était un mythe ?

Dans le débat contemporain sur la consommation de pornographie (y compris chez les thérapeutes), une idée circule depuis longtemps : les utilisateurs auraient besoin de contenus de plus en plus extrêmes pour être stimulés, exactement comme dans une addiction classique. C’est ce qu’on appelle la thèse de la progression du contenu (content progression thesis) — une hypothèse intuitive, mais qui finalement n’est pas si évidente lorsqu’on lit les études.

Une étude de 2017 ne montre pas d’escalade dans la consommation de contenus pornographiques

Sur son blog Sex and Psychology, Justin Lehmiller analyse les données disponibles sur ce sujet en réfutant l’idée d’une escalade inévitable vers des contenus plus extrêmes :

  • Une étude de 2017 auprès de plus de 2 000 adultes n’a pas trouvé de preuve qu’une exposition accrue à la pornographie mène à préférer des contenus plus kinky ou plus violents ; au contraire, ceux qui regardaient ce type de contenu avaient tendance à être plus divers dans leurs goûts plutôt qu’accoutumés et tirés versdes stimuli croissants.
  • Une autre étude longitudinale menée auprès de jeunes sur environ deux ans n’a pas montré une progression vers des contenus plus extrêmes – et a même observé une légère baisse de ces préférences dans le temps, ce qui contredit l’idée de « tolérance » au sens strict utilisé en addiction.

Lehmiller conclut donc que l’hypothèse d’une escalade progressive du contenu pornographique est, pour l’instant, mal supportée par les données disponibles.

…et d’autres études font état d’effets négatifs sur la sexualité

Et pourtant, des psychiatres cliniciens comme le Professeur Laurent Karila (spécialiste des addictions comportementales à l’hôpital Paul-Brousse) observent en pratique que des patients peuvent présenter des phénomènes de tolérance, d’obsession et de perte de contrôle associés à l’usage pornographique, avec des impacts sociaux et relationnels importants, ce qui les rapproche de modèles addictifs utilisés pour d’autres comportements problématiques.

Certaines études signalent de leur cô des corrélations entre usage fréquent de pornographie, baisse de satisfaction sexuelle, changements dans les préférences ou l’habituation au stimulus, et symptômes parfois comparés à ceux des addictions.

Le concept de tolérance s’applique-t-il au porno comme aux drogues ?

Cette absence de preuve ne veut pas dire qu’il n’y a aucun changement dans la façon dont certaines personnes réagissent à la pornographie, mais plutôt que le modèle « addiction classique » — avec tolérance croissante — n’est pas celui qui décrit fidèlement la plupart des usages. (In-Sight Publishing)

Dans un deuxième article, il développe un point complémentaire : le cerveau humain ne montre pas une tolérance au porno semblable à celle observée avec les drogues ou l’alcool.
La tolérance, dans les addictions classiques, c’est le fait que le sujet doit augmenter la dose pour obtenir le même effet. Or les données disponibles ne montrent pas un tel phénomène pour la pornographie.

Quelques nuances cependant…
Usages problématiques vs. usages neutres

Cela dit, il est crucial de nuancer :

  • Une méta-analyse ou des comptes rendus cliniques montrent qu’une minorité d’utilisateurs peut développer des comportements compulsifs ou ressentir une baisse de satisfaction dans leurs relations réelles ou dans l’intimité — non pas parce qu’ils « deviennent tolérants », mais peut-être parce qu’ils vivent un conflit moral ou une difficulté émotionnelle (culpabilité, honte) associée à leur utilisation.
  • Les critiques en sciences sociales rappellent aussi que certains travaux (notamment en neurosciences comportementales ou provenant de mouvements comme Your Brain On Porn) utilisent souvent des analogies fortes avec les addictions pour décrire des phénomènes comme désensibilisation ou recherche de stimulation accrue. Mais ces analogies sont controversées et ne reflètent pas un consensus scientifique établi.

Autrement dit, et à rebours des discours hégémoniques, les études disponibles suggèrent que la majorité des utilisateurs ne développeraient pas une « tolérance » au sens strict du terme, mais que certains peuvent faire l’expérience de conséquences psychologiques difficiles, qui demandent une approche clinique plutôt qu’une simple métaphore d’addiction.

Si l’idée d’une escalade inévitable vers des contenus plus extrêmes peut séduire — elle s’inscrit dans une logique intuitive de « plus on consomme, plus on a besoin de stimuli forts », les données disponibles ne la confirment pas. Les résultats empiriques montrent plutôt un spectre d’expériences individuelles, où la simple extrapolation d’un modèle de dépendance chimique à une « dépendance au porno » manque de fondement.

Pour aller plus loin, il faudrait cependant des études plus étendues, des échantillons diversifiés (incluant davantage les femmes et différents âges), et une clarification des concepts (dépendance, usage problématique, conflits moraux…).
Le débat reste ouvert, mais il gagnerait à sortir des récits simplistes pour s’ancrer dans les faits, et nous aider à encore mieux accompagner les personnes qui souffrent de leur usage du porno.

Pour aller plus loin…

Do People Who Watch Porn Seek More Extreme Content Over Time? (Justin Lehmil

Conversation with Professor Justin Lehmiller on Sexology and Human Sexuality

Your Brain on Porn (site très critique du porno créé par Gary Wilson)
/ page consacrée aux études montrant des côtés néfastes à la consommation de porno

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