Fiches de lecture Masculinité

Père manquant, fils manqué – Guy Corneau

C’est la deuxième fois que je lis ce livre.
La première fois, il y a une vingtaine d’années, je commençais à peine à me poser des questions sur moi-même. J’entamais à peine une thérapie pour tenter de mieux comprendre et d’apaiser mon fonctionnement psychique… et ce livre m’avait vaguement intéressé, sans plus.
Alors que je le reprends vingt ans après pour nourrir un cercle d’homme que j’anime. Je découvre à quel point chaque idée, chaque paragraphe me parle, combien ce livre est important pour mieux cerner notre identité d’hommes et les problèmes dans lesquels nous nous débattons.

Père manquant, Fils manqué
Guy Corneau

Les éditions de l’Homme, 1989
183 pages

Un point de départ : le père manquant

Comme Robert Bly dans l’Homme sauvage et l’enfant, Guy Corneau fait le constat de l’absence du père pour nos générations. Parce qu’il était parti après une séparation, ou parce qu’il était présent sans l’être, se réfugiait dans l’alcool, dans le travail, ou devant la télévision, de nombreux petits garçons n’ont pas eu de modèle masculin.
Ce manque de paternage, cette absence, réelle ou symbolique, d’un père en qui se reconnaître, avec qui jouer, qui les ait caliné ou chahutés, est la cause de difficultés plus tard pour se construire en tant qu’homme.

Plutôt que père absent, Guy Corneau choisit père manquant pour ouvrir à toutes les situations où le père est présent physiquement, mais où son comportement de père est inadéquat et lacunaire.
De même, ce fils manqué n’est pas pour l’auteur un fils « raté » mais surtout manqué comme un rendez-vous qui ne s’est pas fait, et donc en manque de père.

Paternage inadéquat

Dans le premier chapitre de Père manquant, fils manqué, Guy Corneau propose 5 grands types de paternage inadéquats, adaptés de ceux répertoriés par Anthony Stevens :

  1. L’absence prolongée du père, peu importe la cause.
  2. Le manque de réponse du père aux besoins d’attachement de l’enfant (le père néglige les comportements par lequel l’enfant exprime son besoin d’attention, et le rejette)
  3. Les menaces d’abandon de la part du père, utilisées dans le but de punir ou de discipliner l’enfant (ou les menaces de le tuer, ou de tuer l’autre parent
  4. L’induction de culpabilité pour l’enfant, lorsqu’un parent rend l’enfant responsable du départ, de la maladie ou même de la mort de l’autre parent.
  5. Un père qui s’accroche à son enfant ; dans le cas d’un père alcoolique, par exemple, c’est l’enfant qui peut se sentir obligé de devenir le parent, et grandir trop vite pour son âge.

En y ajoutant les enfants battus par leur père et ceux qui deviennent le bouc émissaire de la pathologie familiale.

Les conséquences de l’absence d’attachement masculin

Il déroule ensuite nombre de conséquences potentielle de cet attachement paternel qui ne s’est pas fait, de ce manque de père.
Certaines m’ont particulièrement troublé par leur précision par rapport à ce que j’observe, en moi et parmi les participants du cercle d’homme, ou même chez mes amis :

Le corps du père

« L’un des conséquences principales de l’absence de père est que les hommes sont laissés sans corps. Or le corps est la base de l’identité, c’est là qu’une identité doit nécessairement commencer. L’identité du fils est ancrée dans le corps du père »

CORNEAU, G, Père manquant, fils manqué, p 27

Les hommes n’ayant pas pu se confronter au corps d’un homme dans leur petite enfance, que ce soit pour se câliner, pour chahuter, n’ont eu comme référence que le corps de leur mère. D’après Guy Corneau, la conséquence primordiale est que les fils ne se développeront pas positivement en rapport avec le corps du père, mais plutôt négativement contre le corps de la mère et le corps féminin. L’histoire d’amour entre la mère et le fils se transformant, à l’adolescence, en une lutte de pouvoir – et en une division qui voudrait que le royaume du corps, des sens et de la caresse soit exclusivement laissé aux femmes, et celui de l’esprit du monde extérieur et du travail exclusivement aux hommes, alors que ça ne fait l’affaire de personne.

Plus profondément, et c’est là que je retrouve bien mes propres observations, il s’ensuivra une répression de toute la sensualité et de toute la « corporalité ». Dans l’esprit du fils, les hommes ne peuvent se laisser aller à toucher, à cajoler, à humer, à sentir, à à rire et à pleurer, il n’a vu ces comportements que chez sa mère. L’adolescent s’attachera à nier qu’il a un corps. […] plus tard, lorsqu’il fera l’amour, il se concentrera sur son plaisir génital et ne laissera pas la jouissance ni les jeux déborder par trop les zones érogènes, de peur de se comporter en femme ou d’avoir l’air d’une femme aux yeux de sa partenaire.

Et ce détachement des sensations corporelles et de la sensualité, cette absence du corps, se double d’une seconde peur encore très présente chez les hommes de ma génération :

La peur de l’homosexualité

Le fait de n’avoir pas reçu d’affection physique de la part d’un père va faire naître une autre peur chez le fils, et dans ce cas-ci, je crois qu’il faut plutôt parler d’une terreur : être homosexuel !

CORNEAU, G, Père manquant, fils manqué, p 29

Cette peur, avouée ou non, est présente dans de nombreux blocages physiques des hommes. Elle est enracinée si profondément, sa présence est tellement insidieuse et perpétuelle, qu’elle finit par hanter tous les rapports d’amitié que les hommes ont entre eux.

J’ai pu constater à de nombreuses reprises à quel point le toucher entre hommes reste encore un enjeu extrêmement chargé.
Dans les ateliers et workshops corporels que j’ai pu mener, il est en général relativement facile pour des groupes de femmes, ou même des groupes mixtes, de s’engager dans des activités physiques et sensuelles, qui demanderont de toucher le corps des autres.
Mais sitôt un groupe constitué uniquement d’hommes, certains exercices deviennent impossibles à proposer tellement la gêne est grande. La majorité des hommes que je connais ont construit leur rapport aux autres hommes avec cette nécessité inconsciente d’ériger des barrières s’assurant qu’ils ne pourraient pas être soupçonnés d’homosexualité.
Cela les empêchera de prendre un ami dans leur bras pour le consoler, ou sans doute, s’ils ne font pas un travail sur eux, de câliner leur fils.

Les archétypes

En explorant le thème de l’identité masculine dans un groupe d’hommes, nous avons pris conscience que chacun d’entre nous était aux prises avec un modèle masculin qu’il n’arrivait pas à satisfaire.
Ce modèle consistait en une représentation idéale qui nous tyrannisait de l’intérieur. Il s’agissait en fait d’une image inconsciente, à laquelle nous tentions de répondre en nous sans nous en rendre compte.

CORNEAU, G, Père manquant, fils manqué, p 34

Sans figure paternelle réelle, concrète, physique, l’enfant ne peut se construire qu’en considérant le masculin dans sa dimension archétypale.

Plus le père sera manquant, moins il aura de chances d’être humanisé par l’enfant, et plus le besoin inconscient se traduira en images primitives.
Ces images exerceront une pression très grande sur l’individu à partir de l’inconscient. Elles prendront les allures mythiques de Superman, de Rambo ou de l’Incroyable Hulk.

De même, quand un archétype n’a pas été humanisé, il demeure divisé en une paire d’opposés tiraillant le moi et le tyrannisant avec son pouvoir quasi divin. [ … ] L’humanité du père permet au fils de concevoir un monde dans lequel tout n’est pas blanc ou noir, et où les opposés peuvent s’amalgamer et se côtoyer.

Sans figure masculine de référence réaliste et humaine, le petit garçon va donc :

– se raccrocher à un archétype, tenter de se conformer à une image masculine idéale, qu’il n’atteindra bien sûr jamais.
Il ressentira donc toute sa vie un sentiment d’échec, celui de ne pas être un « vrai homme » conforme à cet archétype.

se construire une vision manichéenne des rapports masculin / féminin, où deux pôles s’opposent au lieu de composer avec les différents aspects de sa personnalité.

Des parcours-types d’hommes en manque de père

Pour mieux illustrer les effets du manque de figure paternelle, Guy Corneau propose alors un petit théâtre, où quelques rôles qui peuvent être joués par ceux que cet enjeu travaille :

(il va de soi que les rôles présentés ci-dessous sont des archétypes au traits forcés, qu’en plus je résume en quelques phrases ! Je vous renvoie avant tout à la lecture du livre si une formulation ou un trait de caractère vous paraît contestable)

Adrien, le héros

Qui cherche toujours à impressionner, à faire plus, mieux, plus juste, qui ne vit que par l’estime des autres (et se décompose face à la critique).
Il compense son complexe de l’imposteur en recherchant toujours davantage de challenges, de responsabilités dans la communauté, de façon d’aider les autres.

Vincent, le bon garçon

Lui se conforme à ce qu’on attend de lui. Jamais un mot plus haut qu’un autre, Vincent fuit le conflit. Pour ne pas décevoir ses parents, il a décidé de réprimer toutes ses pulsions de révolte ou d’agressivité.
Mais sans doute cache-t-il un vice indicible au fond de lui.
Et si un jour il explose, ce sera très violent !

Eric, l’éternel adolescent

Eric passe d’une relation à une autre car ses conquêtes ne sont jamais à la hauteur de son idéal. De la même façon, il refuse de s’engager dans la société par peur de se compromettre. Il s’intéresse aux hauteurs intellectuelles et artistiques, mais ne crée pas lui-même le chef d’œuvre dont il parle pourtant. Il semble s’accrocher à la jeunesse éternelle de peur que la vie le ramène à une réalité qu’il juge triviale.
Et à force de chercher à échapper au monde maternel « par le haut », il produira l’effet contraire : il n’appartiendra jamais à une autre femme que sa mère…

Valentin, le séducteur

Valentin multiplie les conquêtes comme un tableau de chasse. En collectionnant les seins, les bouches, les grains de peau, il cherche sans doute à reconstituer la relation première à sa maman.
Pourtant, ses conquêtes ne sont pas toute perdantes à ce jeu, car il sait repérer la qualité, écouter, mettre en valeur ce qui rend une personne unique – et parfois son mode de séduction permettra de faire du bien à un ego blessé, à une timide qui ne sait pas mettre en valeur ses qualités…

Gaëtan, l’homosexuel

Fusionnel avec sa mère, Gaëtan recherche l’initiation masculine dans ses relations personnelles, une initiation qui en l’occurrence passe par la sexualité. En explorant le corps des autres, il se donne le droit d’aimer un corps masculin.
Si le sexe féminin lui fait peur, il voue un culte aux grandes stars, perpétuant une image de la femme (de sa mère) divine et intouchable.

Julien, l’homme rose

Julien s’affirme féministe. Peut-être plus pour demeurer dans la faveur des femmes (et être payé sans cette d’affection maternelle pour le moindre geste de bonne volonté qu’il accomplit) que par réel engagement réfléchi.
Mais s’il a épousé une femme de caractère, il ne supporte pas de ne plus bénéficier de la totalité de son attention. Dès que le regard de sa femme le quitte, son monde s’écroule, il tombe dans le vide et redevient un enant capricieux et querelleur.

Suivront également
Narcisse, le mal aimé, qui trouve sa valeur dans le regard des autres, au point de se suradapter à leurs attentes et de développer un faux self,
Rock, le révolté qui rejette en bloc tous les attributs des adultes,
Sébastien, le désespéré que la souffrance psychique pousse au suicide,
Christian, le défoncé qui cherche l’initiation masculine qu’il n’a pas vécue dans l’alcool ou les drogues

Dans l’ensemble, ces portraits montrent combien la volonté de se montrer à tout prix fort, viril et séducteur cache assez mal une insécurité primaire. Collectionner les femmes serait une façon comme une autre de chercher sa virilité dans les yeux lorsqu’on ne l’a pas vue dans les yeux de son père.
Comme le dit Guy Corneau :

Le manque de confirmation de leur statut de mâle par un père crée donc chez les hommes une insécurité concernant leur identité sexuelle. Il les pousse à chercher constamment dans les yeux des femmes un miroir de leur virilité. Mais quand un homme dit qu’il manque de femmes, il pourrait tout aussi bien dire qu’il manque d’hommes !

CORNEAU, G, Père manquant, fils manqué, p 99

Un petit chapitre aborde ensuite la peur de l’intimité que tous les hommes de notre génération connaissent. Cette difficulté à s’abandonner, que ce soit dans le couple ou dans la sexualité.
J’ajouterai à cela la grande difficulté à entrer dans une relation intime entre hommes ! Dans les workshops et cercles d’hommes que j’ai animé, j’ai pu voir à quel point ce qui est facile dans un contexte mixte devient quasi-impossible entre hommes…

L’agressivité refoulée des hommes

Un chapitre important suit les traces de Jean-de-Fer, le conte d’homme sauvage analysé par Robert Bly dans son livre L’Homme sauvage et l’enfant.
La leçon de ce conte, d’après Robert Bly, réside dans la nécessité d’intégrer notre pulsion agressive pour sortir de l’enfance et devenir un homme.
L’intégrer, c’est à dire la reconnaître et savoir la réguler, au lieu de la refouler et de la laisser grandir dans l’ombre, puis nous submerger nous faire « exploser » violemment à l’occasion d’une quelconque contrariété.

Guy Corneau montre, en prenant exemple sur plusieurs rêves de ses clients, à quel point cette question du refoulement de l’agressivité est déterminante pour les hommes aujourd’hui. Par peur de la violence qu’elle contient, la plupart d’entre nous enfouissent cette agressivité, cette puissance, tout au fond d’eux-même au point de ne plus la voir. Ce qui d’après Guy Corneau peut mener à l’impuissance ou à la dépression.

Mais pourtant, sans doute une part d’agressivité est elle nécessaire pour accéder une sexualité masculine satisfaisante.
Avec le terme agressivité, Guy Corneau ne parle pas de violence, mais d’assertivité, de confiance en soi, de sentiment de puissance.
Au contraire, d’après l’auteur ce n’est pas l’acceptation de cette agressivité mais bien son refoulement qui mène à des accès de violence physique ou psychologique
:

Toucher au pouvoir de Jean-de-Fer, le dynamisme masculin, et maîtriser ce pouvoir est ce qui permet à un homme de pénétrer le monde de la femme, au sens littéral comme au sens figuré. Tant qu’un homme ne sait pas qu’il peut utiliser autre chose que la douceur mielleuse ou la violence aveugle pour se défendre, il ne pourra être pleinement en relation avec l’autre sexe. Pour être en mesure de s’abandonner à l’intimité du couple, il soit se sentir capable de survivre au rejet, ou de partir de lui-même si cela s’avère nécessaire.

La dépression comme initiation

Enfin, Guy Corneau apporte une lueur d’espoir en considérant que la dépression, qui guette tous ces hommes qui ne sont pas sereins avec leur masculinité, comme une sorte d’initiation.
En effet, elle force les hommes à regarder en-dedans d’eux même, à voir leurs faiblesses et à les accepter – et donc à accepter également celle des autres. Et en sortant de ce culte de la tout-puissance, elle peut finalement les amener à une vision plus équilibrée d’eux-même et de la vie… et à trouver peut-être cette sérénité et cette acceptation de soi.

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