Thérapies

La thérapie des schémas : se libérer des répétitions négatives

Chacun de nous a en lui des façons de penser et de réagir stéréotypées qu’il a mises en places dans son enfance pour palier un manque affectif, ou plus tard après un traumatisme.
Ainsi, face à certains problèmes, nous ne pouvons pas empêcher de penser ou d’agir toujours de la même façon, alors qu’elle ne fonctionne pas !
La thérapie des schémas vise à prendre conscience de ces mécanismes et automatismes, pour les réparer par des techniques cognitives et émotionnelles.

Créée par Jeffrey E. Young, la thérapie des schémas s’appuie largement sur la deuxième vague des thérapies comportementales et cognitives (TCC) représentées par Aaron Beck.
Celui-ci avait déjà mis à jour les pensées automatiques qui s’imposent dans certaines circonstances, et même évoqué la présence de schémas de pensée dysfonctionnels.

Avec la thérapie des schémas, Jeffrey Young va formaliser ces derniers points : les schémas précoces sont des représentations du monde qui se sont mis en place dans l’enfance, ou après un trauma.
Ils sont responsables de la mise en place de stratégies d’adaptation, qui influencent les façons de penser, d’agir, les émotions et les modes relationnels de la personne.

Ces schémas avaient leur sens à un moment de la vie du sujet, mais ils se sont calcifiés dans son esprit, et continuent de s’activer de façon identique alors qu’ils sont désormais inutiles, voire contre-productifs.

Des circuits neuronaux séparés se forment pour ces schémas et ces stratégies, qui peuvent s’activer en court-circuitant le reste du fonctionnement « normal » du cerveau, les capacités d’analyse, de relativisation : les pensées et réactions du sujet semblent irrationnels tellement ils sont inadaptés et disproportionnés par rapport à ce qui les a provoqués. Le sujet est provisoirement dissocié.

Les schémas, les stratégies, et les modes (que je n’aborderai pas ici, mais dans un prochain article), suivant le degré de dissociation, mènent à des dysfonctionnements dans la vie du sujet, voire à des troubles de la personnalités.
La thérapie des schémas montre d’ailleurs des résultats supérieurs à d’autres techniques pour traiter les troubles de personnalité.

Les 18 schémas précoces inadaptés

Les schémas se sont formés en réponse à un besoin affectif non rempli dans l’enfance. Ils sont donc classés par type de besoin non assouvi.
Jeffrey Young cite 6 conditions nécessaires à l’épanouissement de l’enfant :
1. Sécurité de base
2. Relations interpersonnelles
3. Autonomie
4. Estime de soi
5. Expression de soi
6. Limites réalistes
Si l’un ou plusieurs de ces besoins ne sont pas assouvis, l’enfant risque de développer l’un des schémas précoces listés ci-dessous en fonction de la carence.

Carence en sécurité de base (abandon, abus sexuels, …)

Si l’enfant ne s’est pas senti en sécurité durant son enfance (parent négligent, ou alcoolique, enfants victimes d’abus ou d’abandon), il risque de développer des schémas très puissants : le schéma d’abandon, et le schéma méfiance et abus.
Les personnes victimes d’abus ou d’abandon dans leur enfance présentent en général les traumatismes les plus aigus. Ce sont des schémas dits primaires.

Schéma d’abandon

La personne qui souffre d’un schéma d’abandon est convaincue qu’elle va être abandonnée par ceux qui comptent pour elle (parce qu’ils vont la laisser, ou mourir, …). Ce n’est qu’une question de temps, mais c’est forcément comme cela que ça va finir.
S’ils se soumettent à ce schéma, ils seront attirés par les gens instables, qui vont effectivement les abandonner. S’ils luttent au contraire, ils peuvent refuser de nouer des relations intimes, pour ne jamais confronter à cette prophétie.

Schéma méfiance et abus

L’abus génère des émotions violentes et intenses : la douleur, la peur, la rage, la tristesse… les personnes victimes d’abus portent ces émotions à fleur de peau. Même lorsqu’ils sont calmes en apparence, ils dégagent une grande intensité.
Colère, crises de larmes, lorsque ces émotions passent la digue ces personnes peuvent être subitement bouleversés, ou à l’inverse, se trouver dissociés, comme à côté d’eux-mêmes.
Les personnes qui souffrent du schéma méfiance et abus sont persuadées que les autres leur veulent secrètement du mal. Toute relation leur est douloureuse. Elles sont en permanence sur leur garde, elles cherchent l’intérêt ou l’arrière-pensée derrière tout geste gnetil…

Carence en relations interpersonnelles (amour et acceptation, relations sociales)

Si le besoin d’amour et acceptation de l’enfant n’a pas été rempli par ses figures d’attachement, il risque de développer l’un de ces schémas.
Les schémas liés à la séparation et au rejet sont également considérés comme les schémas primaires, et certains autres schémas pourront apparaître comme une tentative de palier ces premiers schémas (ex : essayer d’être parfait dans l’espoir d’être aimé par un parent négligent).

De même, les relations sociales ont également leur importance dans l’enfance. Un enfant qui a grandi dans une maison où on n’invite jamais d’amis, où l’on vit en circuit fermé, risquera également de développer des schémas nocifs.

Une personne dont les besoins relationnels n’ont pas été remplis peut penser que personne ne l’apprécie vraiment (schéma de carence affective), ou encore qu’elle est différente, qu’elle n’est pas comme les autres (schémas d’exclusion).

Schéma de carence affective

La personne qui souffre de ce schéma n’arrive pas toujours à mettre des mots dessus, car il s’est formé avant l’acquisition du langage. Mais elle a le sentiment d’être seule, que les autres ne la comprennent pas, qu’on la néglige. Jamais elle ne sera aimée suffisamment, ses besoins affectifs ne seront jamais comblés.
Elle sera souvent très exigeante envers ses proches, souvent déçue par ses relations, tellement elle attend d’eux un attachement absolu qu’ils sont bien en peine de lui offrir.

Schéma d’exclusion

La personne qui souffre d’un schéma d’exclusion se sent à part, inadaptée, rejetée. Elle en vient à éviter les rapports sociaux car elle angoisse de ce que les autres vont penser d’elle. Elle voudrait se sentir aussi à l’aise, aussi belle, aussi naturelle que les autres, mais n’y arrive pas.

Cette personne pourra effectivement être victime de moqueries, de harcèlement, ou à l’inverse se tenir loin des autres, comme un paria. Dans tous les cas, elle se sent très seule.

Ce schéma pourra également mener à l’apparition de symptômes psychosomatiques – maladies cardiaques, problèmes digestifs, maux de tête…

Éventuellement, ce schéma se combinera avec celui d’imperfection.

Carences en autonomie

Pour un développement satisfaisant, l’enfant doit peu à peu pouvoir faire ses propres expériences, à la mesure de son âge, et gagner peu à peu en autonomie. Lorsque les parents empêchent l’enfant de développer son autonomie, soit en lui reprochant de ne pas être compétent (et en faisant tout à sa place), soit par peur (de l’inconnu, des maladies, de l’extérieur, des autres), il risque alors de développer un schéma de dépendance ou un schéma de vulnérabilité.

Schéma de dépendance

La personne qui souffre d’un schéma de dépendance est convaincue qu’elle n’est pas en mesure d’affronter la vie tout seule. Il lui manque quelque chose, elle se sent inapte à faire tout ce les autres semblent faire facilement. Se sentant toujours dépassée par la vie, elle devra toujours demander conseil, suivre l’opinion des autres, car elle n’accorde aucun crédit à son propre jugement.
Éventuellement, elle s’est toujours débrouillée pour qu’on assume pour elle ses responsabilités, et ses doutes deviennent fondés : elle n’a pas développé les compétences de base pour passer les difficultés de la vie.
Ces personnes peuvent éviter de se séparer de leurs parents, de leur conjointe.e, ne rien faire seuls.

Schéma de vulnérabilité

La personne qui est sous l’emprise de ce schéma a tout le temps peur.
Les peurs principales identifiées par Jeffrey Young sont :
la peur de la maladie (la plupart des personnes ayant des crises de panique appartiennent à cette catégorie),
la peur du danger (une profonde inquiétude pour soi et pour les autres, une peur d’être agressé, mais aussi des accidents de transport, …),
la peur de l’indigence (avec une grande anxiété qui se cristallise sur une gestion très prudente des finances),
la peur de perdre le contrôle (peur d’un catastrophe psychologique comme une dépression nerveuse, d’être fou, de faire une crise cardiaque ou de s’évanouir…)

Le schéma vulnérabilité peut se transmettre de façon transgénérationnelle : les personnes qui en souffrent viennent souvent d’une famille où les parents ont eux-même ce schéma (parents hypocondriaques, supersticieux, ultra-hygiénistes…)

Carence en estime de soi

Un enfant qui ne s’est pas senti valorisé, respecté par ses parents, ses amis, qui s’est vu trop critiqué, souffrira d’insécurité dans certains domaines de sa vie. Deux schémas dysfonctionnels peuvent en résulter : le schéma d’imperfection et le schéma d’échec.

Schéma d’imperfection

Le schéma d’imperfection est lié à beaucoup de honte. La personne a honte quand les autres découvrent ses défauts. « Si les autres découvraient comme je suis à l’intérieur, ils me rejetteraient ». La personne qui souffre d’un schéma d’imperfection passe donc l’essentiel de son temps à dissimuler sa « vraie nature » si honteuse pour que cela n’arrive pas. Elle est hypersensible à la critique et au rejet.
Ce schéma agit de façon très intérieure : suivant la façon dont ces personnes composent avec le schéma, elles peuvent paraître très vulnérables (soumission au schéma), tout à fait équilibrées (fuite), ou enfin se montrer au contraire très sûres d’elles (contre-attaque).

Ce schéma est globalement très courant (Jeffrey Young parle de la moitié de ses patients) et en accompagne souvent d’autres.

Schéma d’échec

Convaincue de ne rien pouvoir réussir, les personnes qui fonctionnent avec ce schéma d’échec se débrouillent pour avoir raison, en échouant dans un maximum de domaines de leur vie. Ils se retrouvent avec une vie professionnelle, amicale, amoureuse insatisfaisantes, bien en-dessous de leurs capacités.
L’une des façons de fuir ce schéma est alors de ne plus rien entreprendre pour s’assurer de ne pas échouer (ce qui au final est insatisfaisant).
Ces personnes souffrent souvent d’un biais cognitif de disqualification du positif : s’ils réussissent, c’est parce que le contexte leur a facilité la tâche, cela ne compte pas. En revanche, ils se concentrent sur les tentatives ratées.

Carences en expression de soi

Savoir ce que l’on souhaite, pouvoir exprimer ses préférences, ses émotions, considérer que nos besoins sont aussi importants que ceux des autres… l’expression de soi est aussi un pilier dans la construction de la personnalité des enfants. Si ce besoin n’est pas assouvi, les enfants risquent de se construire avec un schéma d’assujettissement, ou un schéma d’exigences élevées.

Schéma d’assujettissement

Pour la personne qui souffre du schéma d’assujettissement, la vie est un rapport de force continuel, et elle perd. Elle se sent dominée par les autres. Convaincue qu’elle doit plaire à ses parents, sa famille, son conjoint, ses amis, elle fait toujours passer ses propres besoins en arrière-plan. La seule personne à qui elle ne se sent pas obligée de répondre à tous ses désirs, c’est elle-même…
La personne a le sentiment de ne pas avoir prise sur sa vie, de ne jamais agir mais de réagir, de se débattre.

Les personnes qui se sont construites sur ce schéma d’assujettissement peuvent se penser facile à vivre, disponibles pour leurs proches, fiers des services qu’ils rendent aux autres. Mais cela se fait au dépend de leur estime d’eux-même. Ils ne s’accordent pas les mêmes droits qu’aux autres.

Jeffrey Young distingue deux formes d’assujettissement : l’abnégation (se croire responsable du bien-être d’autrui) et la soumission (penser devoir obéir à d’autres).

Schéma d’idéaux exigeants / critique excessive

Ici, la personne est constamment sous pression. Une pression intériorisée : elle se fixe elle-même des exigences très élevées. Elle est souvent incapable de se détendre et de simplement jouir de la vie.
Le perfectionnisme, souvent associé à ce schéma d’idéaux exigeants, impose à ces personnes de tout faire parfaitement. Si ce n’est pas parfait, c’est nul, il n’y a pas de juste milieu.

Ce schéma peut également mener à des formes d’ambition professionnelle ou sociale, à la recherche constante d’un statut plus élevé, le sien n’étant jamais satisfaisant.

Le schéma d’idéaux exigeants peut être hérité d’un parent qui fonctionne lui-même avec ce type de perfectionnisme.

Carences en limites réalistes

Lorsqu’un cadre adapté n’a pas été fixé à l’enfant, qu’il a été laissé sans limites, il peut alors développer un schéma de droits personnels exagérés.

Schémas de droits personnels exagérés / grandeur

Les personnes qui se sont construites avec ce schéma sont convaincues qu’elles valent mieux que les autres. Elles se conduisent comme des enfants gâtés. Elles vous doubleront dans la file, conduiront trop vite car elles n’ont pas le temps…

Ces différents schémas ont évolué depuis que Jeffrey Young a publié son premier livre. Ils ont également été redivisés en schémas / stratégies (l’assujettissement ou les droits personnels exagérés seraient alors des stratégies).
Mais cet article se voulant une introduction, je ne souhaitais pas reprendre toutes les subtilités des dernières oublications – je vous renvoie pour cela à la bibliographie en bas de page.

Ressources complémentaires sur la thérapie des schémas

Liens et documents en ligne

Un guide PDF (84 p) qui explique très largement la thérapie des schémas (concepts, mais aussi traitements avec des cas cliniques et des exemples de progression de thérapie)

Bibliographie

La thérapie des schémas
Principes et outils pratiques

Auteur : Bernard Pascal

Éditions : Elsevier Masson

Septembre 2015 – 280 pages

Je réinvente ma vie (édition 2018)

Auteurs : Janet Klosko, Jeffrey Young

Éditeur : Editions de l’Homme

Comment ne pas se gâcher la vie

Auteur : Stéphanie Hahusseau

Editeur : Odile Jacob

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